l’exposition 'I Hear The Old Sound of The World’s Future' de l’artiste tunisien Mohamed-Ali Ltaief

Le Centre d’art B7L9, émanation de la Fondation Kamel Lazaar, ouvre la saison printanière avec l’exposition 'I Hear The Old Sound of The World’s Future' de l’artiste tunisien Mohamed-Ali Ltaief, basé à Berlin, du 24 avril au 5 juillet 2026

l’exposition 'I Hear The Old Sound of The World’s Future' de l’artiste tunisien Mohamed-Ali Ltaief

Et si les premières archives sonores nord-africaines, produites dans un contexte colonial, pouvaient aujourd’hui être réécoutées autrement ; non seulement comme des objets de savoir, mais en tant que fragments de mémoire rebelle ? À la croisée de la recherche, de l’histoire et de la création, le projet révèle les premières archives sonores nord-africaines constituées au début du XXe siècle, ainsi que leurs formes de réappropriation actuelles.

Produites par des labels européens et par les commissions phonographiques germano-prussiennes, ces archives sont aujourd’hui dispersées entre Berlin (SMB, Lautarchiv du Humboldt Forum), Tunis (Ennejma Ezzahra) et dans de différentes contre-archives.

En janvier 2025, 445 enregistrements historiques ont été transférés vers les Archives sonores nationales tunisiennes (CMAM) dans le cadre du projet Towards Sonic ReSocialization, marquant une étape importante dans leur réinscription dans leur espace d’origine. Une part essentielle de ce corpus provient des enregistrements réalisés entre 1915 et 1918 par la Commission Phonographique Prussienne fondée par Wilhelm Doegen. Réunissant linguistes, philologues et ethnomusicologues, elle enregistre les voix de prisonniers de guerre issus des colonies dans des camps, où sont produits environ 1 650 disques en gomme-laque.

Parmi ces voix, celle de Sadok Ben Rachid Haj Youssef, originaire de Monastir. Ouvrier agricole, poète et chanteur, il est enregistré en mai 1916, vers une heure du matin, au camp de Halbmond à Wünsdorf-Zossen (sud de Berlin). Il récite, puis chante. Moment émouvant et fondateur de l'ensemble du projet, ce geste, fait de capture scientifique et militaire, devient aujourd’hui un contre-récit.

L’exposition donne à voir, pour la première fois, un ensemble d’archives inédites composé de notices, d’étuis de vinyles, de lettres et de documents couvrant plusieurs décennies d’enregistrements sonores, ainsi que de diagrammes imprimés sur tissu retraçant l’histoire de l’enregistrement phonographique dans le monde arabe et dans la diaspora. Elle se présente sous la forme d’une installation vidéo multicanale, d’un film et d’un dispositif sonore, accompagnés de performances live et de lectures.

Celles-ci prennent notamment la forme d’une série de débats organisés les mercredis suivant le vernissage, au cours desquels Mohamed-Ali Ltaief invite des chercheurs et spécialistes à intervenir sur des questions liées aux archives et aux identités phonographiques et musicales.

La performance 'Visitations' réunit Mohamed-Ali Ltaief et Lamin Fofana dans une conversation sonore et conceptuelle pensée comme un livre en deux chapitres, à partir d’archives conservées au Berliner Phonogramm-Archiv, au Lautarchiv et à l’Ethnologisches Museum de Berlin et ailleurs. La participation de Lamin Fofana se prolonge avec la performance 'Corps Perdu', fondée sur des textes de W. E. B. Du Bois, Sylvia Wynter, Suzanne Césaire et Aimé Césaire.

Dans ce projet, Mohamed-Ali Ltaief n’agit pas en chercheur soucieux de restituer une histoire, mais en artiste qui cherche à rendre ces archives à leur actualité. Un livret (booklet) sera également réalisé à l’occasion de l’exposition, conçu comme une œuvre à part entière prolongeant la réflexion sur les archives.

Il réunira des textes de Mohamed-Ali Ltaief, Anas Ghrab, Mounir Hentati, Naima Hassan et Haikel Hazgui. L'ensemble s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire des sciences sociales où l’enregistrement s’impose comme un instrument d’objectivation du monde. Les voix sont capturées, classées, comparées selon des protocoles savants, et participent à la constitution d’un savoir sur les sociétés colonisées.

À travers le projet de Weltarchiv, archive mondiale des langues destinée à fonder une « nouvelle ethnologie », se dessine une ligne de partage implicite : d’un côté, une sociologie réservée aux sociétés modernes, historiques et rationnelles ; de l’autre, une ethnologie assignée aux sociétés traditionnelles, perçues comme passionnelles, hors du mouvement de l’histoire et prisonnières d’un passé mythifié.

Ces archives sont indissociables de leurs conditions de production (captivité, contrainte) et d’un dispositif où se confondent savoir et pouvoir. L’une des forces du projet tient à un geste paradoxal : mobiliser des enregistrements produits dans un contexte colonial pour en faire le support d’une opération décoloniale : ouvrir notre mémoire musicale, sociale et artistique, y inscrire des œuvres et des voix injustement ignorées, et restituer, dans le présent, une part oubliée de notre histoire sonore.